Quel chemin reste-t-il encore?
Lettre aux amies et amis - Qiqajon di Bose n. 79 - Noël 2025
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Chers frères et sœurs en Christ et en humanité,
Ces lignes, qui entendent raviver notre communion avec vous, vous parviennent au terme de l’année où nous avons commémoré le premier concile œcuménique, qui s’est tenu à Nicée il y a 1700 ans. En ce mois de décembre, nous célébrons aussi l’anniversaire « rond » d’un autre concile œcuménique, celui de Vatican II, qui s’est achevé il y a juste 60 ans. Le pape Léon XIV, les patriarches et autres chefs d’Églises chrétiennes sont ainsi rentrés de leur rencontre de prière et d’action de grâce à Nicée, quelques jours avant de faire mémoire d’un autre événement historique : la levée des excommunications réciproques entre l’Église catholique et l’Église orthodoxede 1054, sanctionnée par le pape Paul VI et le patriarche Athénagoras le 7 décembre 1965, veille de la clôture de Vatican II. Trente ans se sont également écoulés depuis que Jean-Paul II a publié son encyclique Ut unum sint, adressée non seulement aux catholiques, mais à tous les chrétiens, par laquelle il confirmait et relançait l’engagement œcuménique. À cette succession de dates s’ajoute un autre événement, d’une portée similaire mais limitée à l’Europe : la Charta Œcumenicaélaborée conjointement par la Conférence des Églises européennes (CEC) et le Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE), signée en 2001, dont la profonde révision a été signée et rendue publique le 5 novembre dernier.
Ces événements, commémorations, anniversaires et documents convergents rendent toujours plus actuelle la question qui habite quiconque a entrepris le chemin œcuménique, question inéluctable que le titre et le contenu de la troisième partie de l’encyclique Ut unum sintmentionnée ci-dessus mettait déjà en évidence :Quantaest nobis via ? Quelle distance reste-t-il à parcourir, quel chemin nous faudra-t-il encore faire pour parvenir à l’unité visible des chrétiens et rendre manifeste et crédible « l’amour dont le Père nous a fait don, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et donc frères et sœurs dans le Christ – et que nous le soyons vraiment ! » (cf. 1 Jn 3,1).
Mais c’est précisément cette question, toujours plus pressante, qui nous incite à chercher et à trouver une réponse à une autre question, complémentaire : pour parcourir le chemin qui reste à faire, n’est-il pas temps de changer de rythme plutôt que de direction, de changer notre manière de procéder plutôt que les objectifs à atteindre ? Un peu comme lorsque nous décidons de traverser à gué un cours d’eau et que nous avançons péniblement dans le lit de la rivière qui se fait toujours plus profond, jusqu’au moment où nous comprenons que pour aller plus loin, il nous faut nous mettre à nager.
Voilà, c’est peut-être de cela que le chemin œcuménique a besoin aujourd’hui : recueillir la sagesse, le discernement, la connaissance et l’estime de l’autre, affinés et mûris au cours de ces décennies de dialogues et de rencontres, et se jeter en avant, poussés par la priorité du soin des personnes, animés par le zèle pastoral qui fait trésor de la réflexion théologique, mais tient compte aussi et avant tout des nécessités concrètes de communautés toujours plus exiguës et dispersées ou, plutôt, immergées dans des réalités plus grandes qu’elles, comme le furent les premières Églises en diaspora dans le mare magnum de l’Empire romain.
L’héritage précieux de l’œcuménisme spirituel, qui s’est enrichi au cours de ces décennies, doit, lui aussi, se traduire en un œcuménisme vécu de façon communautaire : les accords et les convergences théologiques, les célébrations partagées en diverses circonstances particulières, les engagements solennels souscrits devraient fournir la maîtrise et la pratique nécessaires pour nager à grandes brasses vers une unité visible, concrète, quotidienne. N’est-il pas contradictoire de réaffirmer la levée des excommunications et de ne pas pouvoir revenir à la communion au seul corps et sang du Seigneur, comme c’était le cas avant les excommunications ?N’est-il pas réducteur de nous engager à prier ensemble et de devoir ensuite nous séparer lors de la « prière des prières », au moment précisément où, dans l’eucharistie, nous célébrons la mort et la résurrection de Jésus-Christ, l’unique raison pour laquelle nous sommes ensemble en tant que chrétiens ? N’est-il pas incongru que des conjoints et des communautés qui sont devenus un seul corps et une seule âme doivent se séparer lorsqu’ils veulent communier au corps du Christ ? Ne pourrions-nous pas oser savourer ensemble certains fruits cultivés par des communautés où, depuis des années, des frères et sœurs de différentes Églises cheminent ensemble ? N’est-il pas quelque peu absurde que ceux qui sont étrangers à la foi chrétienne considèrent – pour le meilleur ou pour le pire – tous les chrétiens, quelle que soit leur confession, comme une réalité unique, alors que nous nous attardons à souligner des différences que nous avons parfois nous-mêmes de la peine à expliquer ? Et devant le constat du peu d’intérêt que les jeunes générations portent à l’œcuménisme, nous interrogeons-nous sur les modalités de transmission de la foi, la dimension encore essentiellement confessionnelle de la catéchèse et sa correspondance ou non avec le quotidien des jeunes dans une société désormais déchristianisée ?
Peut-être est-il vraiment temps d’avoir le courage d’avancer en eaux profondes : que chacun commence à nager à sa manière, que chaque communauté, chaque Église déploie les voiles de son bateau et navigue avec confiance vers le Seigneur qui vient à notre rencontre en marchant sur les eaux.
Les frères et sœurs de Bose
Bose, 7 décembre 2025
60e anniversaire de la levée des excommunications
entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe
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